Le Développement : Dans quelle mesure la nouvelle découverte de pétrole au large de la Guyane peut-elle favoriser son développement ?
Christiane Taubira : Le développement n'est pas une affaire d'opportunité mais de stratégie. Le développement de la Guyane, c'est-à-dire une économie dynamique, qui entretient des relations internes entre filières, optimise ses importations et privilégie des exportations à valeur ajoutée, ne dépend pas de la découverte d'un gisement. Au contraire, l'exploitation de cette ressource aurait dû faire partie d'un schéma prévisionnel incluant les options possibles. La probabilité d'un et même de plusieurs gisements intéressants était suffisante pour justifier que les pouvoirs publics, Etat et Collectivités, mettent en place les cadres juridiques, administratifs et fiscaux et des programmes d'accompagnement sur la formation de métiers transversaux et la consolidation d'entreprises. Tout de même, dix ans de prospection, des campagnes sismiques, déplacement de zones, sélection de gisements, changement d'actionnaires, nouveaux forages, un million de dollars le coût d'une journée, quinze jours de retard enregistrés en mars, nouveaux incidents en juin, les forages ont continué et on fait semblant d'être surpris? Ce n'était quand même pas une partie de Monopoly! Il s'agit de grands groupes industriels et d'une société de forage, Tullow Oil, qui ont des références dans leurs métiers respectifs.
L'imprévoyance est une grande faute en politique. Cette imprévoyance nous place à la remorque des opérateurs. C'est pire encore lorsque la parole politique locale, et c'est malheureusement le cas, se contente de relayer le point de vue des opérateurs. Cette exploitation du pétrole sera une activité extractive car le consortium n'aura pas intérêt à construire une raffinerie au sol. C'est avec de la transformation, donc de la valeur ajoutée que l'on fait du développement, pas avec de l'extraction comme au 19ème siècle.
Comme en plus tout cela va se passer à 150 kms de nos côtes, on n'y verra que du feu...façon de parler.
LD : Comment expliquez-vous que le Gouvernement soit aussi réticent à la création de la redevance minière régionale pour les forages offshore que vous appelez de vos vœux ?
CT : Le gouvernement s'est montré aussi imprévoyant que les collectivités. Lui c'est parce que la France a cessé depuis longtemps d'être un pays industriel minier. Les deux territoires à ressources, la Nouvelle-Calédonie pour le nickel et la Guyane pour l'or et le pétrole sont à 25 000 et 10 000 kms. Lorsque le gouvernement a fini par se rendre à l'évidence qu'il faut créer cette taxe, il a eu un réflexe confiscatoire et s'en est approprié la moitié. Alors qu’il dispose de l’impôt sur les sociétés. C'est un gouvernement aux abois sur les finances publiques. Mais tant pis si on se laisse faire, chien ki maré a pou lapidé...
LD : Quelle place accordez-vous à l’or, à la biodiversité et à la coopération transfrontalière dans le développement de la Guyane ?
CT : Le cours international de l'or a connu un bond spectaculaire ces dix dernières années. Il y eut un fléchissement en 2005 lorsque 5 banques centrales, dont celle de Grande Bretagne, ont décidé de déstocker une partie de leurs réserves. Mais le cours est reparti rapidement. Dans ces conditions, l'exploitation aurifère reste très attractive. Il faut qu'elle cesse de l'être pour les garimpeiros, d'où mon insistance à faire ratifier l'Accord franco-brésilien de lutte coordonnée contre l'orpaillage clandestin. Dans cette lutte, les objectifs de l'IBAMA, ministère brésilien de l'environnement, sont les mêmes que les nôtres. Par ailleurs, il faut occuper le terrain par des activités légales. Un zonage est indispensable. Le respect des lieux et modes de vie, la préservation des écosystèmes fragiles et des zones de captage d'eau doivent être prioritaires. Le SDOM n'est pas satisfaisant. La forte rentabilité du minerai doit conduire à des investissements dans les technologies propres, à une diversification dans d'autres filières d'activité et à une fiscalité sérieuse. On peut imaginer les retombées de l'or finançant la mise en place des métiers de la biodiversité. Car en plus d'être un formidable laboratoire scientifique à ciel ouvert, la biodiversité est un capital pour un développement non agressif, un patrimoine commun et un gisement d'emplois considérables. Parmi les métiers, les différents artisanats, la transformation des végétaux aux fins alimentaires, médicinales et artisanales, les métiers de la connaissance et de la préservation, l'agropastoralisme, le tourisme intérieur. La demande régionale d'habilitation pour les APA n'est pas assez élaborée, elle ne garantit pas une relation équilibrée ni équitable avec les puissants groupes industriels en biotechnologie, pharmacologie, cosmétique.
Quant à la coopération transfrontalière, elle est à la fois une nécessité et une intelligence. On ne gagne jamais durablement contre la géographie. Il faut considérer l'Amazonie comme un territoire partagé, dont la gestion, la protection, l'exploitation doivent faire l'objet d'actions coordonnées. Il y a des espaces dont la connaissance et la sécurité dépendent de la mutualisation des moyens. Les scientifiques le font déjà, il y a un début d'harmonisation dans les actions de police (pêche, stupéfiants, traite des personnes...). Concernant l'économie, nous avions adopté dans la loi du 13 décembre 2000 une disposition d'état-civil qui facilitait l'activité et la circulation dans les zones frontalières, le Conseil constitutionnel l'a annulée. Il faudra pourtant comprendre que les zones de frontières sont des zones de vie et d'activité et qu'il y a mieux à faire que de jouer aux gendarmes et aux voleurs.
LD : Pourquoi a-t-on autant de mal à dépasser les difficultés structurelles qui empêchent le développement économique de la Guyane ?
CT : Le développement suppose des pré-requis. Inventaire des ressources, orientations de filières, formations adaptées, infrastructures, stratégie d'approvisionnement du marché domestique et de conquête des marchés extérieurs. Nous avons ici des contraintes sur le coût social qui réduisent notre compétitivité avec les pays voisins pour les mêmes marchés. Il faut se positionner sur des créneaux selon nos avantages comparatifs, notamment dans les services. La coopération peut permettre des joint ventures pour attaquer ensemble certains marchés. C'est ce qui aurait pu être fait avec le Surinam pour le marché de Rungis. On préfère regarder les voisins en chiens de faïence et hurler lorsque, luttant avec un dynamisme de survie, ils nous coiffent au poteau. Ou on fait l'URAG moins favorable à la Guyane. Alors que nous avons d’autres terrains de solidarité et de coopération avec la Martinique et la Guadeloupe.
LD : Quelle est la part du statut actuel dans la persistance des difficultés structurelles de la Guyane ?
CT : Ce statut de droit commun laisse une illusion d'égalité alors qu'il sert surtout à freiner les initiatives. L'illusion d'égalité c'est de croire que nous sommes traités comme dans l'Hexagone alors que l'espérance de vie est inférieure de 4 ans, la démographie médicale trois fois moindre, et les indicateurs économiques et sociaux moins bons, taux de chômage, de scolarisation, prix des produits de 1ère nécessité, etc. Des dispositifs financiers nationaux favorables aux petites entreprises ne sont pas appliqués Outremers. Quant aux initiatives, elles sont freinées par des règles inadaptées à notre environnement. Cela peut convenir aux catégories surrémunérées avec effet inflationniste sur le foncier et l'immobilier. C'est rédhibitoire pour le développement.
Ceci étant, il ne faut pas oublier que ce statut est le fruit d'un choix démocratique. Il faut donc l'assumer comme tel.
LD : Dans la future Collectivité de Guyane, quels sont les leviers qui vous paraissent indispensables d’obtenir du gouvernement pour permettre à la Guyane de venir à bout de ces handicaps structurels ?
CT : La Collectivité de Guyane ne fera qu'additionner les compétences des deux collectivités. C'est la loi. On ne doit pas faire croire aux gens qu'elle aura plus de leviers que les deux actuelles. Les habilitations, même assouplies, et j'y ai veillé, ne sont que des concessions provisoires d'application surveillée. La revendication aliénée d'un droit commun d'Europe en Amazonie, avec de minuscules espaces d'aménagement traduit une incapacité à être, à faire confiance aux forces économiques, à relever les défis d'un territoire pourtant richement doté.
LD : En cette période fin d’année, quel message souhaiteriez-vous adresser aux chefs entreprise en Guyane ?
CT : Dans tous les pays, le tissu économique pérenne, celui qui ne file pas dès que la conjoncture s'assombrit, celui qui tient bon, s'assouplit, se reconvertit, innove, c'est le tissu économique local, les artisans, les chefs de très petites et petites entreprises. Je plaide depuis longtemps pour un Small Business Act. Dans un statut où l'initiative serait permise, les collectivités auraient pu négocier plusieurs volets d'un dispositif préférentiel pour ces entreprises. Elles n'auraient pas à manifester pour réclamer que les gros marchés soient découpés en lots afin de leur en permettre l'accès. Je souhaite à tous et à chacun de voir leurs efforts porter leurs fruits, ils ont d'autant plus de mérite que ni l'environnement ni l'ambiance ne leur sont favorables.
Notes :
(1) APA : dispositif de prélèvement et exploitation des ressources biologiques et génétiques pour le partage des avantages (avec les populations concernées)
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